« The Sword Identity » de Xu Haofeng : le wuxia nouveau est arrivé

Publié le par cinemachinois

Comme annoncé précédemment, « The Sword Identity » (《倭寇的踪迹》) de Xu Haofeng (徐皓峰) fait partie des films en compétition dans la section Orizzonti de la Biennale de Venise qui va s’ouvrir le 31 août. C’est le seul film chinois de la section et le seul film de Chine continentale en compétition à la Biennale.

 

On pouvait être étonné de voir un énième film de wuxia (ces films d’arts martiaux sur toile de fond d’histoire ancienne) sélectionné pour cette compétition. C’est que ce n’est pas un énième film de wuxia : c’est le premier film d’un réalisateur qui est d’abord un écrivain original, et il se veut une relecture du genre.

 

Un écrivain original

 

Xu Haofeng (徐皓峰) est d’abord un écrivain reconnu dans le domaine du roman de wuxia ou wuxia xiaoshuo (武侠小说), car il y a toute une littérature de wuxia qui remonte aux Ming, avec des antécédents bien plus anciens. Les grands classiques datent de la deuxième moitié du 20ème siècle, et ce sont eux dont les adaptations ont donné les films parmi les plus célèbres du cinéma de Hong Kong.

 

Mais, tout en se replaçant dans cette tradition qu’il a longuement étudiée,  Xu Haofeng est sorti du moule pour créer un style nouveau aujourd’hui reconnu, qu’il convient d’apprécier à sa juste valeur pour mieux comprendre l’arrière-plan du film - on en trouvera une analyse, ainsi que des explications concernant le wuxia, sur chinese shortstories (1).

 

Un contexte historique original

 

Le film de wuxia est toujours situé dans une période de l’histoire ancienne de la Chine. Celui de Xu Haofeng ne déroge pas à la règle, mais le contexte historique qu’il a choisi est original.

 

Le titre chinois signifie : les traces des pirates japonais. D’ailleurs le titre anglais initial était : The Pirates’ Trail. La période de référence est en effet celle du début du règne de l’empereur Wanli des Ming (明朝) (1572-1620), l’un des plus longs règnes de la dynastie, mais qui en amorça le déclin. L’ouvrage sur lequel s’est plus particulièrement appuyé Xu Haofeng est un livre de l’historien Huang Renyu (黄仁宇), paru en 1997, « L’an 15 de l’ère Wanli » (历十五年), dans lequel l’auteur analyse les prémisses de la chute de la dynastie.

 

Le film s’attache à un phénomène historique particulier : les attaques de « pirates japonais », les fameux wokou (倭寇), qui ont semé la désolation sur les côtes est de la Chine, et de la Corée, pendant des siècles. S’il faut mettre le terme entre guillemets, c’est parce que, à la fin, ils n’étaient plus seulement japonais.

 

Les raids ont commencé au 13ème siècle, et furent au début le fait de ‘rōnin’, ces samourai sans maître comme ceux de Kurosawa, mais aussi de marchands et contrebandiers. Puis les Ming pensèrent bien faire en interdisant le commerce privé entre la Chine et le Japon, pour en faire un monopole impérial. Le résultat fut au contraire de forcer les marchands japonais à un trafic illégal, en collusion avec leurs partenaires chinois. En outre, un système de taxation injuste et une corruption endémique forcèrent beaucoup de fermiers chinois des provinces du sud-est à se lancer eux aussi à l’aventure sur les mers. Comme, au même moment, les Ming interdirent le trafic maritime, tous ces gens-là devinrent ipso facto des bandits et des dissidents.

 

Les raids de wokou se multiplièrent à partir du début du 16ème siècle et atteignirent un pîc sous l’ère Wanli, justement : les attaques ne se limitaient plus aux régions côtières, mais remontaient les fleuves, le Yantse en particulier, pour piller les villages de l’intérieur ; de leurs bases sur diverses îles, les groupes bien équipés et armés en vinrent à attaquer même la marine chinoise. S’y ajoutèrent des conflits entre ‘pirates’, souvent pour des questions de dettes non réglées, entraînant des raids de rétorsion.

 

Un film original

 

Tel est le contexte du film. Il y a en outre en arrière-plan le monde des arts martiaux, avec ses règles et ses codes, mais aussi dans une atmosphère de fin de règne. 

 

Le scénario

 

Le film se passe dans une ville dominée par quatre familles de maîtres d’arts martiaux, quand arrive un étranger, Liang Henlu (梁痕录), porteur d’un sabre à la lame incurvée qui semble être un sabre japonais. Or, l’une des règles des arts martiaux chinois est l’interdiction des armes étrangères. Pris pour un pirate japonais, Liang Henlu est donc pris en chasse.

 

Mais, apprenant qu’est arrivé en ville un pirate japonais, y revient alors celui qui en fut un temps le maître d’armes inégalé, Qiu Dongyue (裘冬月) ; après avoir été trompé par sa jeune épouse, il s’est retiré dans la montagne où il vit désormais isolé. Il s’avère bientôt que l’arme prétendument japonaise est en fait celle qu’utilisèrent les troupes du général Qi dans leur lutte contre les pirates.  

 

Liang Henlu est finalement intégré dans la ville, enseigne son art aux habitants, et son arme est finalement considérée comme arme chinoise (d’où le titre anglais du film). Dans le même temps, le vieux maître se réconcilie avec son ancienne épouse et retrouve la paix intérieure.

 

Références cinématographiques

 

Le film n’est évidemment pas à prendre au premier degré et comporte diverses clés de lecture. La plus évidente est donnée par l’acteur qui joue le rôle de Qiu Dongyue : Yu Chenghui (于承惠). C’est un acteur célèbre du cinéma de Hong Kong.

 

Né en 1932 dans le Shandong, Yu Chenghui s’est rendu célèbre en recréant le shuangshou jian (ou mouvement de l’épée tenue à deux mains) oublié depuis les Tang, qui est maintenant reconnu dans les compétitions de wushu. Il fut découvert par le réalisateur Chang Hsin Yen (Zhang Xinyan 张鑫炎), qui lui confia le rôle de Wang Renze (王仁则), face à Jet Li (李连杰), dans son film de 1982 « Le Temple de Shaolin » (《少林寺》). Ce fut le début d’une brillante carrière qui en a fait un acteur symbolique.

 

« Le Temple de Shaolin » est en soi un symbole : celui de la période d’or du film de wuxia, dans les années 1980. Il faut dire que, pendant plusieurs années, les arts martiaux furent proscrits par le régime communiste, et ses représentations cinématographiques venues de Hong Kong interdites sur le sol chinois. Au début des années 1980, quand la pratique des arts martiaux fut de nouveau autorisée, et même encouragée, la Chine décida de produire un film qui mette en valeur les arts martiaux chinois traditionnels, pour concurrencer les films de Hong Kong. Pour ce faire, fut alors engagé un jeune homme de dix huit ans, cinq fois champion national de wushu, et capable de rivaliser avec les plus grands artistes martiaux de la colonie britannique. Son nom : Li Lianjie (李连杰), qui sera bientôt connu sous le nom de Jet Li.

 

Chang Hsin Yen était un réalisateur de Shanghai passé à Hong Kong, dans le studio Great Wall (ou studios de la Grande Muraille), celui qui était le plus proche du gouvernement communiste. C’est là que fut tourné le film. Inspiré d’une fresque peinte sur l’un des murs du temple de Shaolin, qui conte comment treize moines du temple  sauvèrent l’empereur Tang, le scénario rassemble beaucoup d’éléments propres aux films de kung-fu de Hong Kong, dont quatre essentiels : une histoire classique de vengeance, un jeune héros qui veut apprendre de nouvelles techniques martiales pour pouvoir affronter son pire ennemi, un maître plein de sagesse et un méchant que tout le monde déteste.

 

L’aspect le plus important du film reste la mise en avant des arts martiaux chinois. Tourné en décors naturels, il débute d’ailleurs comme un documentaire sur l’endroit où est né le kung-fu chinois. Mais le film est original à plusieurs égards : il se permet quelques écarts humoristiques, avec les moines facétieux qui tentent de contourner certains principes un peu rigides de l’enseignement, mais surtout, tout en mettant en valeurs les arts martiaux de l’école de Shaolin, il s’interroge aussi sur la place d’une religion en temps de guerre. Le questionnement est d’autant plus fort, que les moines enseignent le bouddhisme qui prône la non-violence, mais forment aussi à un art du combat qui peut se révéler mortel.

 

Symbolique et questions sous-jacentes

 

Les films de wuxia, comme d’ailleurs les films d’opéra chinois, ont souvent des significations latentes qui sont encodées dans des parallélismes historiques et qui, sous couvert d’une histoire apparemment sans rapport avec notre époque, permettent d’exprimer une critique voilée de la nôtre sans encourir les feux des autorités de contrôle. C’est le cas de celui-ci.

 

Le questionnement est cependant plus philosophique qu’idéologique, et s’inscrit dans la recherche engagée par l’auteur telle qu’elle apparaît dans son œuvre littéraire et qu’il transcrit maintenant en termes cinématographiques.

 

D’abord, Xu Haofeng se replace donc dans une histoire du film de wuxia qui n’est pas limitée à Hong Kong, mais inclut des films de Chine continentale dont il s’affirme ainsi implicitement aujourd’hui l’héritier. Mais un héritier qui est aussi un trublion.

 

Les combats qui sont l’attrait principal de ces films pour les passionnés du genre ne sont pas ici le point important. Xu Haofeng semble continuer la réflexion entamée par « Le temple de Shaolin » en en actualisant les thèmes, ainsi que ceux, traditionnels, de la culture du Jianghu dont est né le genre. A travers le questionnement des valeurs des xia, en déclin à la période où se passe son film, il questionne celle de notre époque :

电影里我运用了反讽、批判等方法来描述人对于价值观的思考, 让人们对于价值观有新的认识。

Dans mon film, j’utilise l’ironie, la satire et autres moyens pour offrir une réflexion sur les valeurs, pour que le public en ait une perception nouvelle.

 

Sa recherche concerne la « voie des arts martiaux » (武道) comme emblème de ce qui pourrait être une nouvelle « voie » pour l’homme moderne. Il en a donné une vision complexe dans son dernier livre, sorti en novembre dernier : « Le mandala de l’Illumination » (《大日坛城》) (1).

 

Son film serait ainsi le précurseur d’un genre qu’il appelle « les films sur la voie des arts martiaux » (武道电影”).

 

Il reste maintenant à découvrir le film, dont les premières images dévoilées sont superbes (2). Mais il arrive déjà avec un premier côté subversif : il se revendique comme réalisation de Chine continentale dans un domaine  monopolisé par le cinéma de Hong Kong. Ironie d’un temps où ce cinéma arrive en force pour conquérir le « marché » continental….

 

Après la Biennale de Venise, le film sera aussi présent au festival de Toronto, du 8 au 18 septembre. Il semble être parti pour une carrière fulgurante.

 

Notes :

(1) Voir http://www.chinese-shortstories.com/Auteurs_de_a_z_XuHaofeng.htm

(2) Photos du film : http://movie.ifensi.com/article-427593.html

Voir aussi la vidéo d’un très court reportage sur le tournage du film, avec le réalisateur et l’acteur principal :

http://www.m1905.com/video/play/416722.shtml

 

 

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