C’est hier cinq septembre qu’avait lieu, à la Biennale de Venise, la première projection du dernier film d’Ann Hui (许鞍华) : « A Simple Life » (《桃姐》).
Une histoire vraie
La Tao Jie (桃姐) du titre
(littéralement ‘grande sœur Pêche’) est une vieille employée de maison qui a passé toute son existence à travailler pour une famille, à Hong Kong. On l’appelait Ah Tao (阿桃) et elle faisait partie des meubles. Pendant soixante ans de service, elle a vu les membres de la
famille naître et mourir, émigrer parfois. A 70 ans, elle reste seule à veiller sur le dernier rejeton resté à Hong Kong, Roger, qui travaille dans l’industrie cinématographique.
Et puis, un jour, en rentrant du travail, Roger la trouve sans connaissance : elle
a eu une attaque. Il l’emmène d’urgence à l’hôpital. Elle ne peut plus travailler et demande à aller dans une maison de retraite. Mais, pendant qu’elle se familiarise avec son nouvel entourage,
Roger, lui, réalise combien elle lui manque, et ses visites lui font découvrir la vie qui fut la sienne, dont il n’avait jamais eu la moindre idée. Finalement, la famille offre un appartement à
la vieille Ah Tao pour qu’elle y passe tranquillement les jours qui lui restent à vivre. Mais sa santé décline rapidement…
« A Simple Life » est l’histoire vraie de la servante de Roger Lee Yan-Lam (李恩霖), qui est cinéaste et producteur, comme son double dans le film : il a en particulier été le producteur exécutif du film d’Ann Hui sorti en 1995 :
« Summer Snow » (《女人四十》), dont le scénario, d’ailleurs, a des analogies avec « A
Simple Life » - c’est aussi une réflexion sur les rapports avec les personnes âgées.
Roger Lee avait promis à sa vieille servante de
porter son histoire à l’écran ; quand il en a parlé à l’acteur Andy Lau (刘德华), celui-ci, qui est également
producteur, l’a trouvée touchante et a décidé de produire le film. Il est en effet co-produit par la société d’Andy Lau, Focus Film (映艺), et Polybona (博纳影业).
La touche Ann
Hui
« A Simple Life » a tout pour faire un mélodrame, mais Ann Hui brouille les
pistes, à plaisir, comme à son habitude, et comme dans la vie. Elle fait de son film une comédie triste et tendre, où jamais elle ne permet à la tristesse de s’installer à fond, jusqu’à tirer des
larmes.
Elle joue en outre de la profession de son personnage principal pour détendre l’atmosphère en invitant le ban et
l’arrière ban du cinéma de Hong Kong : Tsui Hark (徐克), Sammo Hung
(洪金宝), Ning Hao (宁浩), et même
Yu Dong (于冬), le président de
Polybona.
Mais ce n’est pas une œuvre légère qui passe sans guère laisser de trace. Fidèle à
elle-même, Ann Hui en profite pour distiller quelques subtils messages de critique sociale, en particulier sur la dissolution progressive des liens de loyauté et
d’affection entre employeurs et employés de maison qui faisaient une partie de la richesse du tissu social de Kong Kong, comme, d’ailleurs, ce fut aussi longtemps le cas chez nous, à la campagne.
Mais au-delà, ce sont tous les liens sociaux qui sont en train de se distendre.
Son film a l’atmosphère un peu triste et l’arrière goût de satire sociale de ses deux films de la série de Tin Shui Wai,
surtout « Night and Fog » (《天水围的夜与雾》), en
2009, mais beaucoup plus atténué, sans la violence latente de ce dernier film, comme dilué par le passage du temps, ou par quelques restes de la tendresse et la joie de vivre que diffusait son
film précédent, l’année dernière : « All about Love » (《得闲炒饭》).
Le film doit aussi beaucoup aux acteurs, et en particulier aux deux principaux : Andy Lau
(刘德华) dans le rôle de Roger et Deanie Ip (叶德娴) dans
celui de Ah Tao. Ce sont des retrouvailles dans les deux cas : c’est Ann Hui qui a fait débuter Andy Lau au cinéma, dans « Boat People »
(《投奔怒海》), en 1982, il y a déjà près de trente
ans ! Par ailleurs, c’est la première fois qu’il joue avec Deanie Ip depuis 23 ans. Née en 1947, celle-ci aura 64 ans en décembre, mais on peine à croire qu’elle en ait autant. Elle a fait
un remarquable travail de composition pour ce rôle, aidée d’ailleurs par les maquilleuses.
On s’attend à ce que le film soit récompensé à la Biennale, d’une manière ou d’une autre. Le directeur, Marco Müller, a
contacté Ann Hui dès le mois de mai, cette année ; mais le film était alors en post-production et Ann Hui n’était pas sure qu’il soit prêt à temps. Il semble être parmi les
favoris.
Trailer :
http://yule.sohu.com/20110906/n318474986.shtml
Note
Deanie Ip a commencé une carrière de chanteuse de cantopop dans les années 1980, mais, après quelques désagréments avec
son label, s’est retirée en 1988, n’apparaissant que rarement dans quelques rôles secondaires au cinéma.
Elle est revenue au cantopop en 2002, et, au milieu des années 1990, a chanté avec… Andy Lau, sortant alors le duo
célèbre "教我如何不愛他" (apprenez-moi à ne pas l’aimer), puis, en 2004, "美中不足"
(un petit défaut dans une beauté parfaite).
Deanie Ip est spécialisée dans les rôles secondaires, pour lesquels elle a souvent été primée.